NASA / Jet Propulsion Laboratory — lancées en 1977, toujours en vol

Voyager
1 & 2

Les deux objets les plus lointains jamais construits par l'humanité s'éloignent du Soleil à plus de 15 kilomètres par seconde. Pendant que vous lisez cette phrase, elles ont encore gagné une centaine de kilomètres.

Voyager 1 hémisphère nord de l'écliptique
—km du Soleil
Distance — UA
Vitesse héliocentrique ≈ 16,9 km/s
Trajet de la lumière (aller) —
Voyager 2 hémisphère sud de l'écliptique
—km du Soleil
Distance — UA
Vitesse héliocentrique ≈ 15,3 km/s
Trajet de la lumière (aller) —

Valeurs calculées en direct par extrapolation à vitesse radiale constante depuis une position de référence du 1ᵉʳ janvier 2025 (éphémérides JPL Horizons). Incertitude de l'ordre de ±0,5 % — largement suffisante à cette échelle, où une unité astronomique (UA) vaut 149 597 870,7 km.

Un alignement qui n'arrive qu'une fois tous les 176 ans

La mission Voyager est née d'un coup de chance céleste repéré par un étudiant, et d'une idée physique élégante : voler l'énergie des planètes elles-mêmes.

En 1965, Gary Flandro, alors doctorant travaillant l'été au Jet Propulsion Laboratory, remarque qu'à la fin des années 1970, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune seront disposées du même côté du Soleil, en une configuration qui ne se reproduit qu'environ tous les 176 ans. Une sonde bien lancée pourrait les survoler toutes les quatre à la suite — le « Grand Tour ».

La clé de ce voyage est l'assistance gravitationnelle : en survolant une planète par l'arrière de son mouvement orbital, la sonde échange de la quantité de mouvement avec elle. La planète ralentit de façon infinitésimale ; la sonde, elle, est catapultée. Sans cette technique, atteindre Neptune aurait demandé une trentaine d'années. Voyager 2 l'a fait en douze.

Par prudence budgétaire, la NASA n'approuve d'abord qu'une mission réduite vers Jupiter et Saturne (projet « Mariner Jupiter-Saturn 1977 », rebaptisé Voyager en 1977). Mais les ingénieurs conçoivent discrètement Voyager 2 pour qu'elle puisse, si tout se passait bien, poursuivre vers Uranus et Neptune. Tout s'est bien passé.

Détail contre-intuitif : Voyager 2 a décollé la première (20 août 1977), Voyager 1 seize jours plus tard (5 septembre 1977). Voyager 1 suivait une trajectoire plus rapide et plus directe, qui lui a fait doubler sa jumelle dès décembre 1977 — d'où sa numérotation.

Un demi-siècle de vol

De Cap Canaveral à l'espace interstellaire : les dates qui structurent la plus longue mission spatiale de l'histoire.

  1. 20 août 1977Lancement de Voyager 2

    Fusée Titan IIIE-Centaur, depuis Cape Canaveral (Floride).

  2. 5 septembre 1977Lancement de Voyager 1

    Trajectoire plus courte et plus rapide : elle dépassera Voyager 2 dans la ceinture d'astéroïdes.

  3. 5 mars 1979Voyager 1 survole Jupiter

    Découverte des volcans d'Io et des anneaux de Jupiter. Voyager 2 suit le 9 juillet 1979.

  4. 12 novembre 1980Voyager 1 survole Saturne et Titan

    Le passage rapproché de Titan (à ~6 500 km) courbe sa trajectoire vers le nord, hors du plan de l'écliptique : fin des survols planétaires pour Voyager 1.

  5. 25 août 1981Voyager 2 survole Saturne

    L'assistance gravitationnelle l'expédie vers Uranus.

  6. 24 janvier 1986Voyager 2 survole Uranus

    Premier — et à ce jour unique — survol de la planète. Dix nouvelles lunes découvertes.

  7. 25 août 1989Voyager 2 survole Neptune

    Passage à 4 950 km au-dessus des nuages, le plus rapproché de toute la mission. Premier et unique survol de Neptune.

  8. 14 février 1990Le « Pale Blue Dot »

    À environ 6 milliards de km, Voyager 1 se retourne et photographie le Système solaire : le « portrait de famille », dont la célèbre image de la Terre réduite à un point pâle de moins d'un pixel. Les caméras sont ensuite éteintes pour économiser l'énergie.

  9. 17 février 1998Voyager 1 devient l'objet humain le plus lointain

    Elle dépasse la distance de Pioneer 10.

  10. Déc. 2004 / août 2007Franchissement du choc terminal

    Voyager 1 à 94 UA, Voyager 2 à 84 UA : le vent solaire y devient subsonique.

  11. 25 août 2012Voyager 1 entre dans l'espace interstellaire

    Franchissement de l'héliopause à 121,7 UA, confirmé en 2013 par la mesure de la densité du plasma ambiant.

  12. 5 novembre 2018Voyager 2 entre à son tour dans l'espace interstellaire

    À 119,0 UA — avec, elle, un instrument à plasma encore fonctionnel qui mesure directement la transition.

  13. Nov. 2023 – juin 2024La grande panne de Voyager 1

    Une puce mémoire défaillante du calculateur de données (FDS) rend la télémétrie illisible. Les ingénieurs relogent le code par fragments dans la mémoire restante — à 24 milliards de km, avec 45 heures d'aller-retour radio par commande. Les données scientifiques reprennent en juin 2024.

  14. 2024 – 2025Économies d'énergie

    Arrêt progressif d'instruments (spectromètre à plasma de Voyager 2 en octobre 2024, détecteur de rayons cosmiques de Voyager 1 et instrument à particules chargées de Voyager 2 en mars 2025) pour prolonger la mission vers les années 2030.

Une machine de 1977 qui fonctionne encore

825,5 kg au lancement, trois ordinateurs d'époque, un magnétophone à bande — et un générateur nucléaire qui s'éteint lentement.

L'énergie : trois générateurs au plutonium

Trop loin du Soleil pour des panneaux solaires, chaque sonde embarque trois générateurs thermoélectriques à radio-isotopes (RTG) : la chaleur de désintégration du plutonium 238 (demi-vie : 87,7 ans) est convertie en électricité par des thermocouples, sans aucune pièce mobile. Puissance au lancement : environ 470 W ; perte d'environ 4 W par an (décroissance radioactive et dégradation des thermocouples). Il reste aujourd'hui autour de 200 W — à peine de quoi alimenter deux ampoules d'époque, et pourtant assez pour chauffer le vaisseau, faire tourner les ordinateurs et émettre vers la Terre.

Les cerveaux

Chaque sonde possède trois systèmes informatiques, chacun en double exemplaire : le séquenceur de commandes (CCS), le contrôle d'attitude (AACS) et le calculateur de données scientifiques (FDS). Mémoire totale : environ 69 kilo-octets — des millions de fois moins qu'un téléphone actuel. Les données sont stockées sur un magnétophone numérique à bande de 8 pistes avant retransmission.

Les yeux et les oreilles

Dix instruments scientifiques à l'origine : caméras, spectromètres infrarouge et ultraviolet, photopolarimètre, magnétomètres, détecteurs de plasma, de particules chargées de basse énergie, de rayons cosmiques, récepteur d'ondes de plasma et expérience de radioastronomie. La plupart ont été éteints au fil des décennies ; en 2026, trois instruments de champs et particules fonctionnent encore sur chaque sonde.

L'orientation

Des senseurs stellaires et solaires maintiennent en permanence l'antenne à grand gain de 3,7 m pointée vers la Terre, avec des micro-impulsions de propulseurs à hydrazine. La précision requise : quelques dixièmes de degré, tenue depuis 49 ans.

Fiche technique comparée (état : septembre 2026)
CaractéristiqueVoyager 1Voyager 2
Lancement5 septembre 197720 août 1977
Masse au lancement825,5 kg (dont ~100 kg d'hydrazine)
Planètes survoléesJupiter, SaturneJupiter, Saturne, Uranus, Neptune
Sortie de l'héliosphère25 août 2012 (121,7 UA)5 novembre 2018 (119,0 UA)
Vitesse héliocentrique≈ 16,9 km/s (≈ 3,57 UA/an)≈ 15,3 km/s (≈ 3,2 UA/an)
Instruments encore actifsMagnétomètre, ondes de plasma, particules chargées (LECP)Magnétomètre, ondes de plasma, rayons cosmiques (CRS)
Puissance électrique restante≈ 200 W (470 W au lancement, −4 W/an)
ÉmetteurBande X (8,4 GHz), ≈ 23 W — la puissance d'une ampoule de réfrigérateur

Ce que les Voyager nous ont appris

Avant elles, les planètes géantes n'étaient que des disques flous dans les télescopes. Après elles, c'étaient des mondes.

Jupiter Voyager 1 : mars 1979 — Voyager 2 : juillet 1979

Les volcans d'Io. Le 8 mars 1979, l'ingénieure de navigation Linda Morabito repère un panache au limbe d'Io : premier volcanisme actif observé ailleurs que sur Terre. Neuf éruptions sont identifiées — Io se révèle le corps le plus volcaniquement actif du Système solaire.

Un anneau inattendu autour de Jupiter, la surface de glace fracturée d'Europe (indice d'un océan sous-jacent), la Grande Tache rouge résolue comme une tempête anticyclonique complexe, et des éclairs dans l'atmosphère.

Saturne Voyager 1 : novembre 1980 — Voyager 2 : août 1981

Titan a une atmosphère épaisse, principalement d'azote comme la Terre, avec une chimie organique complexe — la raison pour laquelle Voyager 1 a sacrifié le Grand Tour pour la survoler de près.

Des anneaux vivants : milliers d'annelets, structures radiales sombres (« spokes »), anneau F tressé maintenu par les lunes bergères Prométhée et Pandore. Plusieurs lunes nouvelles.

Uranus Voyager 2 seule : janvier 1986

Un champ magnétique de travers, incliné de 59° sur l'axe de rotation et décentré — une bizarrerie toujours étudiée. Dix nouvelles lunes, deux nouveaux anneaux, et Miranda, petite lune au relief chaotique spectaculaire, assemblage de terrains sans équivalent.

Température de l'atmosphère étonnamment uniforme entre pôle éclairé et pôle nocturne.

Neptune Voyager 2 seule : août 1989

Les vents les plus rapides du Système solaire (jusqu'à ~2 100 km/h), la Grande Tache sombre, six nouvelles lunes et des anneaux complets mais grumeleux.

Triton crache des geysers d'azote à −235 °C, sur une orbite rétrograde qui trahit une capture : probablement un objet de la ceinture de Kuiper adopté par Neptune.

L'héliosphère et au-delà 1990 – aujourd'hui

La première mesure directe du milieu interstellaire local : densité du plasma, rayons cosmiques, champ magnétique. Les Voyager ont montré que la frontière de l'héliosphère est plus complexe que prévu — le champ magnétique ne change pas brutalement de direction à l'héliopause, contrairement aux modèles.

Le Pale Blue Dot 14 février 1990

À la demande de Carl Sagan, Voyager 1 photographie la Terre depuis ~6 milliards de km : un point de 0,12 pixel suspendu dans un rayon de lumière diffusée. « Regardez encore ce point. C'est ici. C'est notre foyer. C'est nous. » L'image scientifiquement la moins riche de la mission — et culturellement la plus importante.

Le Disque d'or

Chaque sonde emporte, vissée à son flanc, une bouteille à la mer de 30 centimètres : le portrait sonore et visuel de la Terre en 1977.

Disque de cuivre plaqué or, 30 cm, gravé pour une lecture à 16⅔ tours/minute. Une cellule de lecture et son mode d'emploi sont fournis.

Conçu par un comité présidé par Carl Sagan, avec Ann Druyan, Frank Drake, Timothy Ferris et Linda Salzman Sagan, le disque contient :

  • 115 images encodées en signal analogique : anatomie humaine, ADN, mathématiques, paysages, villes, vie quotidienne ;
  • des salutations en 55 langues, du sumérien (langue morte depuis ~4 000 ans) au wu, en passant par le français ;
  • un essai sonore de la Terre : tonnerre, vent, ressac, chants de baleines, battements de cœur, rires, fusée au décollage ;
  • 90 minutes de musique en 27 pièces : Bach, Beethoven, Mozart, Stravinsky, Chuck Berry (« Johnny B. Goode »), Louis Armstrong, gamelan javanais, chant pygmée, shakuhachi japonais, Congrégation du révérend Blind Willie Johnson ;
  • l'électroencéphalogramme d'Ann Druyan, enregistré alors qu'elle pensait, entre autres, à l'amour.

La couverture du disque grave le mode d'emploi en langage physique : la transition hyperfine de l'hydrogène (21 cm) comme unité de temps et de longueur, et une carte de pulsars — quatorze pulsars identifiés par leurs périodes, triangulant la position du Soleil dans la Galaxie. Un dépôt d'uranium 238 ultra-pur sert d'horloge radioactive : sa demi-vie de 4,47 milliards d'années permettra à un éventuel découvreur de dater le lancement.

Espérance de vie du disque dans le vide interstellaire : plus d'un milliard d'années. Il survivra très probablement à la Terre telle que nous la connaissons.

Qu'est-ce que « sortir du Système solaire » ?

Les Voyager ont quitté l'héliosphère — la bulle du vent solaire — mais pas le Système solaire au sens gravitationnel. La nuance est importante, et pédagogiquement précieuse.

Schéma de l'héliosphère Coupe schématique montrant le Soleil, le choc terminal, l'héliopause, et les positions de Voyager 1 (au nord) et Voyager 2 (au sud), dans le milieu interstellaire. Soleil orbites planétaires (≤ 30 UA) Choc terminal (84 – 94 UA) Héliopause (~120 UA) Voyager 1 interstellaire depuis 2012 Voyager 2 interstellaire depuis 2018 Milieu interstellaire local
Coupe schématique (échelles non respectées). Le nez de l'héliosphère fait face au déplacement du Soleil dans le milieu interstellaire ; sa forme exacte, en aval, reste débattue.

La bulle du vent solaire

Le Soleil souffle en permanence un plasma — le vent solaire — qui gonfle autour de lui une bulle magnétisée : l'héliosphère. En s'éloignant, ce vent finit par ralentir sous la vitesse du son locale (le choc terminal, franchi par Voyager 1 à 94 UA et Voyager 2 à 84 UA), puis s'arrête là où sa pression équilibre celle du gaz interstellaire : l'héliopause. Au-delà commence le milieu interstellaire local — matière issue d'autres étoiles.

Comment sait-on qu'elles sont sorties ?

Par trois signatures concordantes : la densité du plasma bondit d'un facteur ~40 (mesurée pour Voyager 1 via les oscillations d'ondes de plasma déclenchées par des éruptions solaires, faute d'instrument à plasma direct ; mesurée en direct par Voyager 2) ; les rayons cosmiques galactiques augmentent brusquement tandis que les particules d'origine solaire s'effondrent ; le champ magnétique change d'intensité.

Mais pas encore « hors du Système solaire »

Le domaine gravitationnel du Soleil s'étend bien plus loin : le nuage de Oort, réservoir présumé de comètes, commencerait vers 2 000 UA et s'étendrait peut-être jusqu'à 100 000 UA. À leur vitesse actuelle, les Voyager mettront environ 300 ans à atteindre son bord interne, et près de 30 000 ans à le traverser. « Sortir du Système solaire » au sens strict prendra donc des dizaines de millénaires — les sondes seront alors muettes depuis longtemps.

Entendre un murmure à 25 milliards de kilomètres

L'émetteur des Voyager a la puissance d'une ampoule de réfrigérateur. Ce qui en arrive sur Terre défie l'intuition.

Chaque sonde émet en bande X (8,4 GHz) avec environ 23 W. Dilué sur une sphère de plusieurs dizaines de milliards de kilomètres de rayon, le signal capté par les antennes terrestres est de l'ordre de 10⁻¹⁶ watt — un dixième de milliardième de milliardième de watt. Le recueillir exige les paraboles de 34 et 70 mètres du Deep Space Network (Goldstone en Californie, Madrid, Canberra), réparties sur trois continents pour suivre les sondes en continu malgré la rotation terrestre.

Particularité géométrique : Voyager 2 ayant plongé sous le plan de l'écliptique après Neptune, elle n'est visible que depuis l'hémisphère sud — seule l'antenne de 70 m de Canberra (DSS-43) peut lui envoyer des commandes. Sa rénovation en 2020, puis ses mises à niveau de 2025, ont chaque fois imposé des mois de silence montant.

Le débit descendant courant est d'environ 160 bits par seconde — quelques milliers de fois plus lent qu'une connexion des débuts d'Internet. Et chaque échange est un exercice de patience : en septembre 2026, un signal radio met environ 23 heures et demie pour atteindre Voyager 1 (voir le compteur en haut de page). Poser une question et recevoir la réponse : deux jours.

Toute la mission fonctionne sur cette contrainte : les sondes doivent savoir se débrouiller seules pendant les 47 heures que dure, au mieux, un aller-retour de dialogue.

Aujourd'hui, et les 40 000 prochaines années

La science s'éteindra dans les années 2030. Les sondes, elles, continueront.

Le compte à rebours énergétique

Avec ~4 W perdus chaque année, l'équipe du JPL éteint un à un chauffages et instruments pour maintenir les fonctions vitales. L'objectif affiché : conserver au moins un instrument scientifique actif sur chaque sonde jusque dans les années 2030, et si possible atteindre le cinquantenaire du lancement en 2027 avec de la science encore en cours. Viendra ensuite un jour — probablement avant 2040 — où l'énergie ne suffira plus à pointer l'antenne : le signal s'éteindra, non par panne, mais par épuisement du plutonium.

Ensuite

Rien ne freinera plus les sondes. Dans le vide interstellaire, les collisions sont si rares que leurs coques resteront reconnaissables pendant des millions, voire des milliards d'années. Les trajectoires sont calculées :

  • Voyager 1 passera dans environ 40 000 ans à 1,6 année-lumière de l'étoile Gliese 445 (AC+79 3888), dans la constellation de la Girafe ;
  • Voyager 2 passera, dans le même horizon de temps, à ~1,7 année-lumière de Ross 248, puis dans ~296 000 ans à 4,3 années-lumière de Sirius.

« Passer près » signifie ici : plus loin que Proxima du Centaure ne l'est du Soleil. Les Voyager ne s'arrêteront nulle part. Elles orbiteront le centre galactique tous les ~225 millions d'années, plus durables que les continents, portant chacune leur disque doré — le seul objet humain conçu, dès l'origine, pour un lecteur qui ne serait pas humain.